Les éditions Sillage ont fait paraître en 2006 un recueil de huit textes de l'écrivain allemand Hanns Heinz EWERS, extraits de deux volumes du début du vingtième siècle, Tannhäuser crucifié (1901) et Grotesques (1910), eux-mêmes rassemblés en 1916. Cette sélection, présentée intelligemment par Evanghélia Stead, nous permet de découvrir une facette moins connue de cet auteur, dont le nom est associé à quelques fascinants romans fantastiques comme Mandragore et Vampir, ainsi qu'à d'effroyables nouvelles qui trouvent leur point d'orgue dans celle intitulée "L'Araignée", traduite trois fois en français. Loin de cette veine qui l'a rendu célèbre jusque chez nous, les huit textes ici rassemblés appartiennent à une tradition plus humoristique et sarcastique, qui mêle habilement le ridicule et l'absurde.

L'esprit satirique d'Ewers éclate dès les premières lignes des "Aventures à Hambourg", lorsqu'un homme féru de crayons découvre avec stupeur que la machine sur laquelle il avait l'habitude de les tailler a disparu, d'abord lors d'un vol, ensuite comme pièce à conviction. Décidé à mener à bien le projet qui l'a conduit à Hambourg, il ira jusqu'à s'enfermer dans le bureau du Juge d'Instruction. Le ton est donné et ne se démentira pas une seconde, si ce n'est dans la dernière nouvelle, variation sur le Pierrot lunaire, ici soumis à l'assaut de figures féminines sur un promontoire de Capri, où il finit crucifié à même la roche. C'est paradoxalement cette nouvelle, "Tannhäuser crucifié", qui donne au recueil son titre, alors que son rattachement à l'imaginaire Fin-de-siècle lui confère un air légèrement daté, par rapport aux autres textes.

Après avoir tenté d'expliquer les fiançailles d'Arno Falk, timide commis à Oberenheim, avec la très entreprenante Christine Potthart, égratignant au passage les moeurs de cette ville emblématique ("Pourquoi Arno Falk se fiança"), Ewers s'amuse à mettre en scène un cadavre vivant, qui a décidé de confier ses funérailles à la compagnie des Cyclistes Rouges, plus habitués à des transports d'objets, et qui verra ses plans contrecarrés par les partisans d'une inhumation plus traditionnelle, l'affaire allant jusqu'à se régler au Tribunal ("Mes funérailles").

Poursuivant sur sa lancée provocatrice, Ewers expose ensuite les exploits de Biblebilli, capable de réciter la Bible dans n'importe quel sens, et s'enrichissant à bon compte sur le Livre Saint ("Biblebilli"). Dans une tonalité assez proche d'un autre texte d'Oskar Panizza ("Le Crime de Tavistock Square", qu'on peut trouver dans le recueil Un scandale au couvent aux éditions de La Différence), "La Pétition" montre le zèle obsessionnel d'un curé qui se met en tête de supprimer les cours de botanique pour outrage aux moeurs.

Enfin deux derniers récits plongent le lecteur dans les méandres sinueux d'esprits scientifiques perturbés: l'un ("Anthropoovaropartus") rappelle qu'il est le découvreur du moyen de libérer la femme des disgrâces physique et esthétique de la grossesse et de l'accouchement; l'autre ("La Courbe") nous fait participer aux recherches savantes de l'assesseur Hauser, collectionneur de courbes censées mesurer le rapport d'un individu aux Symphonies de Beethoven.

Les jeunes éditions Sillage, qui se sont donné pour tâche de diffuser des textes oubliés, négligés, introuvables, sans s'interdire les contemporains, nous offrent avec ce mince volume brillamment présenté, une lecture passionnante et inattendue de Hanns Heinz Ewers.

Tannhäuser crucifié et autres grotesques (Der gekreuzigte Tannhäuser, 1916), traduit de l'allemand par Antje Vöge-Dyson et Evanghélia Stead, éd. Sillage, 2006