Le meilleur moyen de faire de son handicap une arme est encore de rechercher quelles perspectives il offre sur le monde, que la "normalité" ne permet pas. C'est ce que fait Trudi Montag, que son nanisme condamne aux brimades et aux vexations des habitants du petit village de Burgdorf, près de Düsseldorf, où elle naît en 1915. Sa mère met un certain temps à l'accepter mais finit par développer avec son enfant un lien particulier, fait de tendresse et de secrets, qui marque durablement Trudi. La mort de sa mère, que sa folie a souvent enfermée, la laisse seule avec un père, Leo, bibliothécaire de son état.

Pleinement consciente de sa différence, partagée entre le désir d'être comme les autres, et celui de conserver cette puissance magique qu'elle sent croître en elle et qui fera d'elle une sorte de mémoire vivante de la communauté, Trudi grandit dans un pays hanté par sa défaite de 1918 et pressuré par une misère galopante, lit du nazisme à venir. Le nom d'Hitler et les exactions contre les Juifs vont peu à peu infiltrer le récit, tandis que Trudi fait l'expérience de la trahison et des désillusions. Couvrant une longue période, de 1915 à 1952, le roman d'Ursula Hegi prend le temps de nous montrer la manière dont l'impensable put arriver et se mettre en place, dans l'indifférence, l'inconscience ou l'enthousiasme de chacun. Car le texte se refuse à tout manichéisme, et c'est toute la diversité humaine qui se donne à voir, au travers de personnages profondément humains, magnifiquement campés - fût-ce quelquefois dans l'horreur - par la plume de Hegi.

Refusant d'aborder de front l'ignominie des camps de la mort, même s'ils sont évidemment évoqués dans le texte, Ursula Hegi fait le pari de restituer le quotidien, banal, tragi-comique et parfois insaisissable d'une petite ville quelconque, avec les joies et les peines de toute existence, avec le passage implacable du temps et les aléas du Rhin, qui sort parfois de son lit pour envahir les rues de Burgdorf, avec les médiocrités et les héroïsmes de tout un chacun. Et pendant toutes ces années, Trudi développe son don, parvenant à captiver les habitants qui passent par la bibliothèque avec ses histoires, et leur offrant à tous une oreille attentive où écouler leurs secrets. Elle enfouit, respecte, déforme, enrichit, fait circuler tous ces contes et ces mythologies, au gré de ses désirs et de ses condamnations. Mais la morale n'est jamais tout à fait là où on l'attend, et Ursula Hegi évite l'écueil d'une histoire trop rapidement tranchée entre deux camps antagonistes et superficiellement dessinés. Bien au contraire, c'est de la multiplicité des points de vue et des contrastes que naît la beauté du récit, au centre duquel Ursula tente de trouver sa place, celle qui lui offrira enfin l'apaisement qu'un drame intime a effroyablement rejeté et qui contient en germe tout le développement du livre.

Intitulé en anglais Stones from the river, le roman pose effectivement au coeur de son intrigue la malédiction proférée par Trudi un soir de chagrin et que la vie lui amènera progressivement à repenser, la faisant rouler elle-même comme une pierre dans le lit des évènements. Habitée par un pouvoir qui la dépasse et qu'elle confond parfois avec la réalité, depuis qu'elle croit avoir empêché l'arrivée d'un petit frère, Trudi circule au milieu des foules, passant inaperçue ou considérée comme négligeable, et retrouve une dignité par la langue et la mémoire. Elle échappe de justesse à l'expérimentation nazie, à l'enfermement, à la mort, mais jamais elle n'abandonne cette dignité qui fait la fierté de son père et qui la distingue de tous les autres. Tous deux agissent pendant la guerre au plus près de leurs principes, cachant dans leur cave des fugitifs, mais ils ne se lancent pas pour autant dans la chasse aux collaborateurs de la veille, même s'ils ne balaient pas non plus d'un revers de mains les saloperies commises sous le nazisme.

Alors que l'après-guerre semble annoncer un étouffement des consciences et un plaisir frivole exclusivement tendu vers l'avenir, Trudi se veut la mémoire vivante et vibrante de ce qui fut, car il n'est pas question de faire comme si rien ne s'était passé, comme si les nombreux disparus ne l'avaient pas été par la faute de Burgdorf, de tous ceux qui, par paresse, complaisance ou adhésion, l'ont permis. Cet entêtement, qui est à l'image de Trudi, est sa force et sa faiblesse, car tout se rappeler est aussi un cauchemar, quand les sables mouvants du passé régurgitent le souvenir de l'amant disparu, à jamais enlevé au corps et à l'affection de la naine que personne ne croyait pouvoir être aimée comme une femme.

Trudi la naine (Stones from the River, 1994) d'Ursula HEGI, traduit de l'anglais, USA, par Clément Baude, éd. Galaade, 2007