Victime d'un mal inconnu et fatal, un homme allongé sur son lit d'hôpital cherche à mettre de l'ordre dans ses papiers et ses souvenirs, afin de lutter contre l'incurie et le risque d'effondrement qui accompagnent tout décès. Père de trois filles, à l'image du Roi Lear de Shakespeare, il tient à laisser après lui une situation exemplairement claire de ses biens et de sa pensée, qui a longtemps tourné autour de la mécanisation de l'art, à travers notamment l'étude du piano mécanique aux Etats-Unis. Homme atrabilaire, dont le raisonnement subit les poussées d'un mal qui ne cesse de le détourner de son cheminement intellectuel, sautant souvent du coq-à-l'âne en fonction des ramifications subtiles et incontrôlables de sa mémoire, piégé par le maelström d'archives et de documents qui encombrent son lit, le narrateur entraîne son lecteur dans un flux de conscience désordonné et paradoxalement obstiné sur la lignée de ce fil directeur qui court tout le long du récit.

Monologue ratiocinant fortement inspiré par la lecture de Thomas Bernhard, ce court texte de William Gaddis, cinquième et dernier roman d'un auteur peu prolixe mais reconnu par ses pairs comme l'une des voix majeures de la littérature américaine, Agonie d'Agapè oscille entre la tragédie bouffonne et l'humour grinçant: double de l'écrivain, qui avait amassé pendant plus de cinquante ans toute une documentation sur le piano mécanique, le narrateur, dont l'identité ne dépassera jamais celle de "l'homme dans le lit", est un être furieux, fulminant, qui conspue la déroute de l'art face à la mécanisation du monde, s'appuyant sur les réflexions de Walter Benjamin, et le déclin de l'artiste face à la masse, abreuvée de niaiseries et avide de nouveautés la rendant chaque jour un peu plus esclave de ses divertissements. Lui-même menacé maintenant par l'approche de la mort, couturé de partout et destiné à de futures opérations à l'incertain résultat, cet homme agité lutte de vitesse contre la disparition, tant la sienne que celle d'un monde qu'il a vu se déliter.

Convoquant de nombreux écrivains et artistes: Tolstoï, Schubert, Melville, Flaubert, Hawthorne, Michel-Ange, Mozart, Huysmans, Homère, Nietzsche... ainsi que quelques intellectuels: Freud, Huizinger, Benjamin..., Gaddis fait s'affronter deux groupes de forces inégales: face aux milliers de créateurs et de penseurs originaux, que le réel ne cesse de contraindre, combien de milliards d'individus noyés dans une masse aveugle et sourde, toujours prête à céder à la facilité et au mensonge? Les mises en garde de Platon contre l'influence délétère de l'artiste dans la cité n'ont pas disparu avec le progrès, elles ont simplement été appliquées sous la forme d'une dilution du pouvoir créateur entre les mains inexpertes d'un public trivial et inculte. Ce regard élitiste et foncièrement pessimiste du narrateur fait écho à la vision de Gaddis lui-même, mais son traitement littéraire, par le jeu d'un personnage comme obnubilé, apporte également une dérision salutaire à ce morceau de bravoure misanthrope.

Grand connaisseur de la littérature américaine, qu'il défend avec brio au sein de sa collection "Lot 49" au sein du Cherche-Midi, Claro nous offre ici une traduction époustouflante de fluidité et de précision, restituant avec justesse les ruptures de ton et de syntaxe d'un homme aux abois, image contemporaine du personnage du Sous-sol dostoïevskien, dressé contre un univers à l'implacable logique marchande, celui-là même qui nous cerne aujourd'hui avec d'autant plus de rigueur qu'il a su accaparer le virtuel et l'imaginaire, pour les soumettre à la coupe réglée d'une raison triomphante.

Agonie d'Agapè (Agapè Agape, 2002) de William GADDIS, traduction de l'anglais, USA, par Claro, éd. Plon, 2003; rééd. Privat/Le Rocher, coll. Motifs, 2007