Dans le dernier livre de Pierre Senges, il nous est proposé de suivre le chemin d’une hypothèse formulée par une espèce de père fondateur du Lichtenbergisme, un non-fameux Hermann Sax : les milliers d’aphorismes (pensées, principes, etc.…conviendraient aussi) qu’a écrits Lichtenberg  forment une œuvre dont il faut retrouver l’agencement, le système de composition (Lichtenberg invente le cut-up bien avant W. S. Burroughs). Cette idée fondatrice, deux jeunes Dublinois vont l’amplifier magnifiquement : la clé de l’œuvre se trouve à l’intérieur, c’est le fragment [F173] : mettre la dernière main à l’œuvre c’est la brûler, i.e. qu’il manque la plus grande partie de l’œuvre et que sa recomposition nécessite une écriture de « colmatage ».

A partir de là va s’ouvrir une grande épopée : la reconstitution de cette œuvre. Mille rebondissements sur les mots de Lichtenberg auront pour conséquences des bifurcations, des bonds en avant, des retours en arrière, des détournements. Des Lichtenbergiens iront jusqu’à proposer qu’il y a non pas une œuvre mais trois. Le lecteur semble alors pris de vertige et commence à imaginer que les 8000 fragments sont en fait les vestiges de 8000 œuvres (une par fragment). Finalement l’idée d’une seule œuvre reprendra le dessus.

L’œuvre de Lichtenberg n’est pas la seule à être explorée. P.S dessine au fil des pages une figure, un portrait en pied de cet homme bossu à la fois physiquement et moralement. Cette « bosse morale » est en quelque sorte révélée, rehaussée par l’existence de ces écrits. P.S rédige une  révérence sincère et un grand texte d’admiration. On referme d’ailleurs le livre avec ce petit pincement qui nous vient  quand un ami s’éloigne. Pendant tout le temps de la lecture, Lichtenberg selon Senges devient un véritable personnage de notre univers, à la porte duquel on irait bien sonner pour prendre le thé et deviser un peu.

On lit Fragments de Lichtenberg avec des moments d’intensité  solennelle, ponctués d’éclats de rire avec parfois un peu de distraction (ampleur de l’entreprise oblige) mais le texte contient une ode à la relecture.

Avec ce texte Pierre Senges, avance sur une voie ( voix ?) littéraire abordée avec les Essais fragiles d’aplomb. D’abord, ces deux textes ont une forme semblable, plusieurs histoires sont morcelées et entrecoupées les unes par les autres.  Ensuite il y a l’intention littéraire, une tentative d’exploration (épuisement peut-être) du singulier, lire l’histoire à rebours (le désir de chute et non de vol) : lire le monde selon une distorsion (la gibbosité littéraire). Ces deux textes ont aussi pour point commun de ne pas avoir de narrateur identifiable comme les autres (commis aux écritures, employé du cadastre, collectionneur, comédien ou roi…).

Quant à la forme on peut aussi signaler l’amplification du texte par des notes marginales qui donc deviennent partie intégrante de l’œuvre (celle de Senges) ainsi que des incrustations qu’on pourrait appeler « aparté » qui viennent à la fois arrêter et dédoubler le texte et la lecture (« aparté » déjà découvert dans Géométrie dans la poussière).

Tout ceci donne l’impression d’un texte qui évolue en s’infiltrant, en s’immisçant.  

La force du texte de Pierre Senges  réside dans l’idée du morcellement volontaire et même d’une volonté de disparition de l’œuvre, disparition qui lui donne un goût d’absolu. Cette idée est dédoublée  par une tentative de disparition de l’auteur quand est évoquée l’hypothèse d’un huitième nain compagnon de Banche-Neige (il disparaît en réécrivant l’histoire pour effacer, gommer toutes les allusions à son existences, toutes les traces, tous les mots qui pourraient le rappeler). Au travers de cette volonté, le parfum de l’infini règne entre les lignes : infini à la fois des possibilités de l’œuvre (celle de Lichtenberg), infini qui s’ouvre quand on écrit dans les interstices. Fragments de Lichtenberg est lui-même un livre infini, il reprend à son compte le fragment [F 173] et il contient une infinité de prolongements, d’entrées, de lectures et de relectures.

Et il est vrai que l’art de l’écriture de Pierre Senges est de ne pas s’y perdre, dans cet infini.