Le Soleil se couche à São Paulo, cinquième roman publié en français de l'écrivain brésilien Bernardo Carvalho, m'a fait songer à un polar dénaturé, auquel ferait défaut l'élément généralement initial de ce genre de récit, à savoir un cadavre. C'est étonnamment par une question de littérature qu'il s'ouvre, dans la noirceur d'un restaurant de sushis perdu dans un quartier de São Paulo, alors qu'il ne reste plus qu'un client, à qui va échoir le rôle difficile de détective et narrateur.

Ecrivain qu'on pourrait qualifier de raté si son échec ne reposait pas sur une absence complète de publication, le narrateur se voit en effet confier l'étrange mission de consigner en portugais les épisodes banalement tragiques d'un triangle amoureux entre une jeune fille de bonne famille, le fils d'un industriel et un acteur ambivalent. Observatrice implacable de ce désordre amoureux, Setsuko raconte la jalousie, le double jeu, le mensonge et la sincérité de personnages qui gravitent sans le savoir autour d'un centre secret dont le contour dessine la figure d'un paria. A cette enquête autour du passé obscur et douloureux d'individus unis par la mort, Bernardo Carvalho est passé maître, comme nous l'avaient montré ses deux romans précédents Mongolia et Neuf nuits (tous deux chez Métailié). Mais comme dans ces deux oeuvres, la trame ne prend toute sa subtilité qu'avec l'interruption brutale de la confession. En disparaissant définitivement de la vie du narrateur, Setsuko met en mouvement la machinerie imaginaire, à laquelle elle-même a puisé sans réserve.

Commence alors pour le lecteur une suite de chausse-trapes et de retournements de situations qui dénudent progressivement les visages des différents protagonistes. Les identités vacillent, s'accumulent, au gré des découvertes et des accidents. Du rôle de scripteur qui lui avait été confié, le narrateur se voit dans la nécessité d'être partie prenante de l'intrigue. Son voyage au Japon est l'occasion non seulement de traquer le fantôme de l'acteur de kyogen, mais aussi de se confronter à sa propre origine, lui dont les ancêtres sont issus de cet énigmatique pays qui lui échappe et résiste à son intrusion. Et si le hasard d'une rencontre lui offre enfin la possibilité de saisir, dans un avant-dernier chapitre destiné à clore la confession avortée de Setsuko, les enjeux réels d'une histoire intime et historique tout à la fois, c'est peut-être que seule l'imagination est en mesure d'offrir une lecture du monde et de soi.

Il serait vain de révéler ici ce que contient cette lettre-aveu, mystérieusement brouillée par le dessin compliqué des idéogrammes, car l'essentiel n'est pas dans l'exhumation du passé. Plus que la résolution d'une énigme dont les pièces s'agençaient mal par manque de lucidité des personnages, ce qui compte, c'est la manière dont il convient de faire tomber les écorces de nos habitudes pour affronter enfin, dans la désagréable lumière du présent, les stigmates du passé, le nôtre et celui des autres. Paradoxalement, ce cheminement ne se confond pas avec l'apparition d'une soi-disant vérité, idéal improbable d'un monde où la barbarie et la civilisation se mêlent indissociablement, mais il prend les voies de traverse de la littérature et de l'imaginaire. La fiction romanesque n'est pas tant l'espace du mensonge, qui permettrait de trahir la vérité, que celui de la respiration maximale de l'esprit, ouvert à toutes les éventualités. Cette conviction de Carvalho, dénuée de tout moralisme, repose sur une foi admirable en la littérature, dont la présence insuffle ici tous ses pouvoirs de transmutation: Robert Walser, William Blake, Henry James, Victor Segalen, Yukio Mishima, Ihara Saikaku, mais surtout Junichirô Tanizaki sont autant d'indices de ces "étranges discours, qui semblent faits par un autre personnage que celui qui les dit, et s'adresser à un autre que celui qui les écoute", comme l'exprime admirablement Paul Valéry cité en exergue du roman. Être à leur écoute, dans un univers qui a pour obsession de tuer le silence sous la cacophonie, les recueillir pour les transmettre ensuite, dans ce jeu de relais qui n'est pas la pire image qu'on puisse donner de la vie, n'est-ce pas l'un des enjeux de la littérature telle que la rêve Bernardo Carvalho lorsqu'il nous dit, en nous tendant son roman: "Lisez ceci."

Le Soleil se couche à São Paulo (O sol se põe em São Paulo, 2007) de Bernardo CARVALHO, traduit du portugais, Brésil, par Geneviève Leibrch, éd. Métailié, 2008