Le monde d'Horacio Castellanos Moya est violent. C'est l'univers des dictatures latino-américaines, des escadrons de la mort, des individus sans scrupules aux yeux desquels la vie humaine n'a aucune valeur. Mais paradoxalement, ses romans n'exposent que rarement des actes insoutenables. Leur caractéristique première, c'est de donner à voir cette violence à travers le filtre du langage. Les narrateurs, chez Castellanos Moya, sont prolixes, bavards, incontinents verbaux pourrait-on écrire, et c'est de cette cataracte de mots que jaillit l'horreur, au creux même de la banalité et du superflu. Autant dire que le lecteur a tout intérêt à ne pas lâcher prise, à conserver sa lucidité et à aiguiser ses sens intellectuels, s'il veut saisir les enjeux essentiels de ce qui est en train d'être proféré, comme en s'en jouant, par des individus embourbés dans l'ignoble.

Le héros de Là où vous ne serez pas n'échappe pas à cette effusion langagière. Elle lui est intrinsèque, au même titre que son alcoolisme, qu'il a réussi à provisoirement juguler, le temps d'oublier sa rupture avec la belle Rita Mena, qui l'a quitté pour suivre des études de journalisme à Madrid. Demeuré seul à San Salvador, Pepe Pindonga s'est lancé dans le métier de détective, mais sa première enquête ne lui a pas permis de faire ses preuves, ni de s'enrichir. C'est alors qu'un ami commissaire adjoint le met en contact avec Henry Highmont, sosie de Jeremy Irons, qui l'engage pour découvrir les circonstances exactes de la mort au Mexique de son ancien camarade Alberto Aragon, ex-amabassadeur salvadorien ayant travaillé aussi bien avec les guérilleros qu'avec la junte militaire de son pays, qu'il fuit un matin de juin 1994 pour finir à Mexico, rongé par l'alcool et la solitude.

Le récit de cette arrivée pathétique au Mexique, de cet isolement progressif dans les brumes éthyliques, de cet égarement dans les rues labyrinthiques de Mexico, puis de cette mystérieuse disparition, tout cela nous a été raconté à la troisième personne, dans la première partie du récit, intitulée "L'effondrement". Figure complexe et contrastée de la politique dans ce qu'elle a de plus trouble, Alberto n'est plus que l'ombre du dandy séducteur qu'il fut au Salvador. Désormais accompagné d'une fille grassouillette de vingt-cinq ans qui le materne, il n'a, pour se protéger de la violence réelle ou imaginaire d'un monde que déforme sa paranoïa, rien d'autre que la boisson à opposer. Jeté dans la plus grande ville du monde comme un fétu de paille dans l'océan, il sait toucher la fin d'une époque, celle où il menait grand train d'ambassadeur. Persuadé d'être traqué comme une bête par d'invisibles ennemis, il s'efface aux yeux du lecteur alors que sa chambre misérable a été vidée de tout son contenu, nous laissant au bord de l'abîme qu'est toute mort.

Cette mort, qui est à lire en creux du roman, est abordée concentriquement dans la seconde partie du livre, "L'enquête", dans laquelle Pepe Pindonga nous tient informés de ses investigations, notamment auprès des femmes qui ont traversé la vie de ce don Juan alcoolique. Mais l'enquête pour laquelle il est grassement payé ne semble pas mobiliser véritablement son attention. Tout entier projeté vers l'avenir sans Rita Mena, désireux de prendre sa revanche sur un sentiment amoureux qui le laisse exsangue et comme désemparé, il n'a de cesse de faire la connaissance de la fille d'Henry Highmont, Margot, qui poursuit ses études à Mexico. Jouant avec les nerfs de son lecteur, lâchant la bride à l'effusion verbeuse et sentimentale de son héros inhabituellement sobre, Castellanos Moya diffère avec délectation la résolution d'une mort dont on pressent que la banalité a été soigneusement préparée par une série de lâchetés et de mensonges, ceux d'un homme autant que d'un système représentés par ceux qu'il a côtoyés. Tous sont partie prenante, protagonistes d'un drame sordide qui s'arcboute sur la négation de toute vie, au cœur d'un monde corrompu à la moelle, celui où chacun espère ne jamais être, mais qu'il est si facile de rencontrer sous la trame serrée du langage.

Là où vous ne serez pas (Donde no estén ustedes, 2003) d'Horacio CASTELLANOS MOYA, traduit de l'espagnol, Salvador, par André Gabastou, éd. Les Allusifs, 2008