S'inspirant d'un fait divers de 2006, la découverte des corps de cinquante-huit clandestins sur la plage de Portsmouth, Simon Ings construit un livre-monde dont les histoires traversent le temps et l'espace, dégageant peu à peu de la gangue des événements les liens, parfois infimes, parfois sporadiques, qui unissent les personnages - et ils sont nombreux et variés - de cette tragédie. Autour de la figure, centrale à mes yeux, de Saul Cogan, sur laquelle je reviendrai, c'est toute une palette d'individualités grinçantes ou cocasses qui est ici convoquée, pour dessiner les errances et les monstruosités de plus de cinquante ans d'histoire, depuis le Blitz sur Londres jusqu'au cynisme mercantile des années 90. Une actrice de télévision anorexique exposant son corps dévasté, une secrétaire omnisciente de société philosophique, un leader politique révolutionnaire déchiqueté par un colis piégé, un mathématicien expert en communication exilé en Israël, un psychiatre hongrois spécialisé dans la thérapie électro-convulsive, une enfant miraculeusement échappée des griffes d'un pédophile... Tous, plus ou moins volontairement, sont liés à la macabre découverte de Portsmouth, et croisent sur leur chemin une figure étrangement brouillée, celle de Nick Jenkins, dont les identités oscillent au gré des pages et des lieux.

Mais ce n'est pas ce maillon maléfique, en dépit de la quatrième de couverture, qui me paraît essentiel pour entrer dans l'ouvrage et en saisir l'exacte teneur, si tant est qu'il soit possible de ramasser l'ouvrage en une formule. Les sauts temporel et géographique baladent le lecteur à travers le monde et l'histoire, lui imposant une grande vigilance pour espérer commencer de comprendre les enjeux qui innervent le roman. Car Simon Ings se plaît à nous distraire - dans le sens fort du terme - en nous égarant constamment, ou plutôt en confrontant des réalités a priori distinctes, et dont le rapprochement, loin d'être gratuit, doit sans doute éclairer le puzzle du réel placé entre nos mains. Ces "cartes du monde" ainsi distribuées brûlent le regard, elles offrent des moments d'intense douleur, d'horreur et de violence presque insoutenables. Les luttes au Mozambique sont parmi les pages les plus dures du livre, mais elles constituent finalement l'apogée d'un univers où la violence est permanente, tant physiquement que psychiquement. Dans sa version anglaise, le titre original, The Weight of Numbers, est à prendre lui aussi au sens propre: appliquées à la thérapie électro-convulsive, les mathématiques, qui forment une ligne conductrice du récit, ont leur poids de sang et de souffrance.

Il serait vain, et peut-être aussi regrettable pour le lecteur, de résumer l'intrigue de ce roman de presque cinq-cents pages. Sa richesse, parfois pléthorique, ne vaut sans doute pas tant par la complexité toute artificielle de l'intrigue - reconstruire les méandres hasardeux aboutissant à la rencontre d'un certain nombre d'individus n'a plus vraiment de quoi nous étonner, c'est une vieille lune de la littérature et du cinéma contemporains - que par la manière dont ces liens se tissent et finissent par constituer une géographie terrifiante du mal. Non pas dans sa dimension métaphysique, le personnage de Jenkins ne me paraissant pas la porter avec autant d'évidence que le laisserait penser le résumé de couverture, que dans sa banale existence, qui fait de lui un compagnon de chaque instant, et permet à l'atroce de surgir avec la vivacité d'un diable jaillissant de sa boîte, sans qu'on puisse accuser le mécanisme d'une quelconque malignité.

C'est pourquoi Saul Cogan, que l'on suit avec le plus de régularité à travers les années, et qui a certainement le parcours le plus intense et le plus complexe dans ses ramifications, me semble constituer la figure de proue, mais étrangement décentrée, de ce roman. De sa jeunesse contestataire au sein d'un groupe de trublions s'amusant à se vêtir de costumes de gorilles, à son âge mûr comme convoyeur de clandestins, il est peut-être celui dont les yeux grand ouverts voient avec le plus de terrible lucidité le naufrage des idéaux et des espoirs de sa génération. On peut gloser sur l'apparent cynisme de son agence de placements, mais il porte à son extrémité une sorte de vengeance radicale, expression primitive et brutale de la loi du Talion à l'encontre de l'Occident et de ses méfaits dans les colonies. Ce n'est sans doute pas joli, c'est même très certainement horrible, mais il fait face aux "cartes du monde" hypocritement colorées de pastel, assumant la part d'obscurité où s'engouffrent les corps ensevelis de victimes dérisoires, celles d'un monde où les chiffres, quels qu'ils soient, ont plus de poids que les êtres.

Les Cartes du monde (The Weight of Numbers, 2006) de Simon INGS, traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch, éd. du Panama, 2008