C'est dans une histoire vieille comme le monde que Peter Ackroyd nous entraîne, avec ce roman paru en 2006 en langue originale. Non seulement parce que historiquement il nous fait reculer jusqu'aux heures héroïques de la guerre de Troie, telle que les récits d'Homère l'ont gravée dans la mémoire du personnage principal de ce livre. Mais aussi parce que l'amour et la jalousie sont les deux mamelles auxquelles s'abreuve encore aujourd'hui la littérature, sans jamais parvenir à épuiser ces thèmes, faces contraires et liées d'une médaille martelée par le temps.

Heinrich Obermann est un archéologue autodidacte, un monstre d'énergie et d'égocentrisme, sorte de génie instinctif tellement imprégné d'Homère qu'il se déplace avec plus d'aisance dans la Troie antique peuplée de dieux et de héros, que sur la colline d'Hissarlik où il dirige des fouilles destinées à divulguer les vestiges de la vénérable cité dévorée par les flammes. D'une présence physique et spirituelle redoutable, cet homme revient de Grèce nanti d'une épouse, Sophia, qu'il va initier aux arcanes de l'archéologie et faire participer concrètement à son rêve: retrouver les murs de Troie lorsque l'incendie allumé par les Grecs la détruisit. A ses côtés oeuvrent également le professeur Pierre Lineau, à qui sa cécité semble conférer des pouvoirs de divination, en tout cas d'extralucidité dans l'analyse des vestiges, et le jeune Leonid Pouichine, dit Télémaque, qu'une révérence exemplaire lie à Obermann.

Tout pourrait être parfait, s'il n'y avait l'oeil d'Argos, le contremaître Kadri Bey, aux ordres de Constantinople, et qui veille à ce qu'aucun objet de valeur ne s'égare dans les poches d'Obermann. Avec l'aide de Sophia, à qui il a exposé son rêve secret d'une Troie vivante, celui-ci parvient cependant à tromper la surveillance turque, cachant chez des paysans grecs de sa connaissance les pièces les plus importantes. Et malgré la suspicion du musée de Constantinople, qui devine la spoliation, et celle des grands noms de l'archéologie mondiale, qui doutent de la réalité de ses recherches, Obermann ébauche lentement la cité dont il a toujours rêvé, n'hésitant pas à soumettre le monde environnant à ses désirs, et n'admettant de réserve d'aucune sorte.

La découverte inattendue de tablettes gravées d'une écriture inconnue va bouleverser cet apparente tranquillité. Dépêché par le British Museum comme spécialiste, Alexander Thornton, jeune homme séduisant et passionné, s'attache facilement l'attention et l'intérêt de Sophia. Ajoutée à sa lecture iconoclaste de l'histoire de la ville, qu'il soupçonne d'actes rituels cannibales, cette rivalité amoureuse pressentie par Obermann réveille des sentiments primitifs, fait affleurer une jalousie d'autant plus virulente qu'elle est tout entière contenue et canalisée vers la vengeance. Eduqué avec Homère, vivant sur le même pied que ses héros, Obermann va sacrifier aux mêmes usages: il rejoue le jugement de Pâris face aux trois déesses, tâchant de pousser Sophia à la faute, ou défie Alexander à la course sur le parcours autrefois emprunté par Achille et Hector. Choc titanesque qui met aux prises deux hommes hantés par la passion du passé.

Il faudra toute la lucidité retrouvée de Sophia, enfin avertie du double jeu de son époux, pour ouvrir les yeux d'Alexander sur les dangers encourus. Masse implacable et absolue, Obermann ne peut envisager de perdre Troie ou son Hélène sans avoir livré une lutte à mort, où tous les coups sont permis, puisque les dieux l'assistent et prêtent main forte à chacun de ses projets. Pourtant, en dépit de son égoïsme et de sa violence, Obermann demeure un être d'une extrême fascination. Porté par un rêve qu'il veut voir se concrétiser, dût-il nier le réel, il entraîne dans son sillage tous ceux qui l'approchent. Il est l'image étourdissante de l'imagination rendue à sa puissance originelle, capable seule de faire renaître les ruines d'une ville éternellement chantée par la littérature, mais que menace le regard stérile et pétrifiant de la Méduse moderne, la science archéologique.

Il me plaît de songer que l'auteur accorde une amitié secrète à Obermann, figure hénaurme sans doute, mais dont la démesure peut bouleverser les lignes de force d'un monde soumis au diktat du vrai. Les évidences scientifiques auront beau éclater au grand jour, il aura insufflé à Troie une vie que le rêve seul pouvait porter, et que seule la littérature pouvait donner à lire avec autant de charme, avant que la poussière ne retombe sur les vestiges de Troie.

La Chute de Troie (The Fall of Troy, 2006) de Peter ACKROYD, traduit de l'anglais par Bernard Turle, éd. Philippe Rey, 2008