La collection Lot49, dirigée par Claro et Hofmarcher, continue son exploration de l'univers romanesque de Brian Evenson, et nous propose la traduction française d'un roman paru en 2003 en langue originale, The Brotherhood of Mutilation.

Construit en deux parties, "La Confrérie des mutilés" et "Derniers jours", l'ouvrage met en scène un personnage de détective, Kline, devenu célèbre pour avoir été la victime et le tueur du "gentleman au hachoir", cautérisant lui-même son moignon sur une plaque électrique avant de tirer une balle dans l'oeil de son bourreau. Cet exploit, qui le prive de sa main droite, l'a suffisamment marqué pour qu'il reste désormais cloîtré chez lui, se nourrissant à peine. Les sollicitations téléphoniques de deux personnages mystérieux, Ramse et Gous, qui l'invitent à les rejoindre par avion, ne parviennent pas à stimuler sa curiosité émoussée. Mais lorsque les deux hommes surgissent chez lui et l'emmènent de force, lui révélant ensuite leur appartenance à une société secrète de mutilés volontaires, il est bien obligé de s'intéresser aux événements qui surviennent autour de lui.

Auréolé par son acte volontaire de cautérisation, il provoque l'admiration des membres très hiérarchisés de cette confrérie obscure, qui s'est donné pour tâche d'atteindre la sainteté par un démembrement progressif et déterminé, jusqu'à l'anéantissement du corps, le chiffre des pertes venant remplacer l'identité de chacun et déterminant son "grade" dans la nomenclature compartimentée du groupe. Ainsi Ramse est un Huit, quand Borchert, qui expose à Kline sa mission, est un Douze. Aline, un des fondateurs, aurait été assassiné, mais Kline doit enquêter sur ce meurtre sans aucun indice: ni cadavre, ni scène du meurtre, ni témoins ne lui sont présentés. D'abord réticent à mener plus loin ses investigations, il se laisse peu à peu dévorer par la curiosité, et consent involontairement à être mutilé pour pouvoir rencontrer les membres les plus éminents de la confrérie. Ce qu'il découvre alors précise froidement le rôle que Borchert avait l'intention de lui faire jouer dans une machination religieuse destinée à maintenir son pouvoir sur un ordre proche du schisme.

Lorsque la première partie se clôt, Kline vient d'échapper aux griffes de Borchert, qu'il croit mort, et réussit à s'enfuir de la propriété sévèrement gardée. Désormais jeté dans le monde soi-disant normal, il développe par rapport à son environnement un comportement paranoïaque, qu'explique la détermination des mutilés à le récupérer, fût-ce au prix d'effroyables meurtres. Mais c'est le moment que choisissent d'autres mutilés, issus d'une branche dissidente, pour intervenir. Placés sous le patronage de Paul, ils prônent la simple mutilation de la main droite et voient en Kline une sorte de Messie, d'Élu, que sa capacité à survivre à tous les attentats désigne comme un protégé de Dieu. Passant d'une secte à l'autre en fonction des renversements de situation, Kline vacille de plus en plus entre deux mondes, s'interrogeant sur la validité de son élection divine. La folie gagne du terrain et donne au titre de la seconde partie, "Derniers jours", toute sa dimension apocalyptique, Kline prenant la place de l'ange exterminateur face à un univers dévasté par la violence.

Texte extrêmement éprouvant, tant dans l'horreur que dans le grotesque, La Confrérie des mutilés interroge avec aplomb la question de la foi et des concessions auxquelles un homme est prêt à se livrer pour connaître la vérité. De manière presque parodique, le roman pourrait se lire comme une métaphore de l'adage: "La curiosité est un vilain défaut." Mais ici, ce défaut a son poids de chair, il se paie le prix fort, au gré des membres que Kline se voit contraint d'abandonner sur la route qui le mènera aux lisières du chaos. Le lecteur suit cette errance hallucinée avec un effroi distillé de main de maître par Evenson, sans que jamais le récit ne sombre dans la gratuité. Libre à chacun de voir dans cette confrérie la représentation imagée de tel ou tel groupe humain ou religieux. Ce qui est sûr, c'est qu'on ne sort pas indemme de cette plongée en eaux troubles.

La Confrérie des mutilés (The Brotherhood of Mutilation, 2003) de Brian EVENSON, traduit de l'anglais, USA, par Françoise Smith, éd. Cherche-Midi, coll. Lot 49, 2008