Admiré par des écrivains comme Thomas Mann, Stefan Zweig, Alfred Döblin, Hermann UNGAR, né en 1893 en Moravie, ne laisse derrière lui qu'une oeuvre réduite, due à sa mort prématurée en 1929, d'une crise d'appendicite mal soignée. Ses écrits ont tous été publiés par les éditions Ombres sans pour autant trouver d'écho durable dans le public. Les éditions Gallimard ont fait reparaître en 2005, dans leur collection L'Imaginaire son roman de 1923 Die Verstümmelten, sous le titre Les Hommes mutilés, après l'avoir originellement intitulé Les Sous-hommes.

Son oeuvre est souvent comparée à celle de Franz Kafka, son exact contemporain. Le monde dépeint par Ungar est malsain, hanté par le sexe et la frustration. Ses héros sont de pauvres hères, des petits individus sans envergure, mais traversés par des passions qui les dépassent et les broient sans pitié. Pas d'autre loi d'airain, chez lui, que la simple et implacable réalité, qui empoigne ces existences tourmentées et comme en attente d'un moment d'épiphanie qui se fait cruellement désirer.

Le personnage principal de La Classe, Josef Blau, est un modeste professeur angoissé à l'idée d'être un jour débordé par les dix-huit garçons placés sous sa coupe, chez lesquels il devine un mépris larvé à son encontre. Fier de la discipline qu'il fait régner d'une main de fer sur ces jeunes gens, il guette avec inquiétude les indices annonciateurs de sa défaite. Persuadé que le monde est une bête de proie prête à sauter sur lui sans remords, Josef Blau s'évertue à faire vivre son entourage (son épouse, Selma, dont la grande beauté le subjugue et l'humilie; sa belle-mère Mathilde, impudique et vulgaire; l'oncle Bobeck, noceur gargantuesque) sous l'éteignoir de sa conscience tourmentée.

Mais tout est prédisposé à s'effondrer: Leopold, un de ses collègues aux pratiques pédagogiques plus modernes, fait vaciller sans le vouloir son autorité laborieusement acquise et menace même son mariage; Bobeck mange et boit l'argent d'un prêt garanti par Josef lui-même; le valet Modlizki, ancien condisciple de Josef, couve une haine tenace contre lui et lui apprend que l'élève le plus difficile de la classe a racheté la traite de son professeur, le tenant désormais à sa merci...) Ces nouvelles catastrophiques, contre lesquelles il cherche à lutter dans la mesure de ses moyens, sont aggravées par la paranoïa de Josef, qui surinterprète le réel au gré de ses angoisses.

La naissance de son fils, Josef Albert, qui manque coûter la vie à Selma, est vécue par lui comme une promesse de changement, la possibilité enfin offerte par le destin de s'arracher à la fatalité de son parcours. C'est le moment que chosit le réel pour déraper, entraînant le professeur égaré dans une série d'hallucinations qui menacent sa raison. Réfugié dans le monde sécurisant des chiffres, dont il couvre des feuilles entières, Josef devra boire la coupe jusqu'à la lie et accepter l'effondrement de tout son univers intérieur afin de connaître enfin la promesse incertaine et fragile d'une rédemption.

"Démiurge de la perdition" comme l'écrivent les éditions Gallimard, Ungar observe les ravages effrayants d'un esprit obsédé par le contrôle et l'interprétation. Le monde est une immense classe dont les élèves ne peuvent saisir ni le plan ni l'objet. Cette acceptation, qui exige l'abandon de tout orgueil et réclame son prix de sang, baigne le recueil d'un éclat étrange, crépusculaire, que l'apaisement final parvient à peine à illuminer d'espoir.

La Classe (Die Klasse, 1927) de Hermann UNGAR, traduit de l'allemand par Béatrice Durand-Sendrail et François Rey, éd. Ombres, 1989