La Dictature du chagrin & autres écrits amers (Agone, 2009) est un recueil de textes journalistiques de Stig Dagerman (1913-1954) traduits du suédois et postfacés par Philippe Bouquet. On y retrouve, sous un format plus ramassé que dans ses romans, les observations et les réflexions les plus pertinentes et polémiques que Dagerman eut l'occasion de mener dans les divers journaux qui accueillirent sa plume, trempée dans l'acide d'une lucidité que l'auteur de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier cultiva toute sa vie.

Homme inquiet, tourmenté, Dagerman n'est pas de ceux qui taisent leur peur et la laissent ronger leur foie en mimant l'indifférence. Délaissant tous les fards, n'hésitant pas à bousculer ses compatriotes, insensible à tout patriotisme bêlant et hermétique aux a prioris délétères, il fouille là où ça fait mal, révélant l'avancée sournoise de l'effroi dans les consciences et les cœurs. Couvrant la période 1945-1953, ses écrits soulèvent le masque mensonger d'un monde qui croit tourner le dos à la guerre alors qu'il ne fait qu'attiser d'autres formes perverses de la lutte entre les êtres. Toujours du côté des humbles, des écrasés, mais sans illusions non plus sur l'espèce humaine, Dagerman fustige l'hypocrisie des déclarations solennelles sur la paix. Au mépris des leçons de l'histoire, les dirigeants européens et mondiaux continuent de bâillonner l'ange de la paix, préférant maintenir le mensonge d'une bipartition artificielle entre l'Est et l'Ouest.

Il faut dire que la peur est omniprésente, qu'elle glisse sournoisement dans l'intimité des êtres, les forçant à se replier dans l'illusoire sécurité de leurs propres frontières. Seule une conscience éclairée, irriguée par un désir sincère de liberté, peut espérer juguler cette menace toujours étouffante, qui manque à chaque pas de nous faire nous effondrer. La littérature, pour Dagerman, a une responsabilité toute particulière: elle est libre de tout inféodation idéologique mais elle ne saurait non plus manquer de s'engager dans ce combat qu'est la (sur)vie. Faire comprendre le sens de la liberté, comme il l'écrit justement, voilà un beau combat littéraire, qui se joue au prix du sang et de l'encre, car le courage des intellectuels, même s'il se dévoie parfois dans la simple pose, n'est pas un vain mot sous la plume de Dagerman.

Outre ces réflexions plutôt politiques et littéraires, les textes ici rassemblés sont aussi l'occasion d'apprécier l'humour parfois grinçant, souvent ironique, de Dagerman, comme le prouvent des articles tels que "La liberté des chiens au Danemark" ou "Ennuis parentaux", qui mettent en œuvre une fantaisie jubilatoire. Le rire, c'est parfois l'élégance du désespéré, mais chez Dagerman, on sent poindre une sorte d'énergie amère, dont le cocktail étonnant n'est pas sans efficacité. Irriguant sa gravité naturelle, cet humour noir semble sonder profondément les arcanes de l'être et l'obliger à s'exposer, à ouvrir les yeux sur sa situation, à la fois tragique et grotesque.

Le recueil se ferme sur une enquête dont on regrettera qu'elle soit restée inachevée, et qui aurait fait pendant à l'Automne allemand (Actes Sud Babel, 2004), où Dagerman se montrait l'explorateur sensible et lucide d'une Allemagne dévastée par la guerre, la misère, la présence effrayante des fantômes du national-socialisme. Ici, c'est la France de 1948 qui est passée au crible d'un regard tout à la fois empathique et railleur, la France et Paris n'apparaissant pas sous leurs plus beaux atours. Au sortir de la guerre, c'est un pays vidé de son sang et de ses richesses qui s'offre à la vue, dans lequel la confiance en la politique est presque inexistante, mais où des Résistants sincères ont aussi porté un rêve de révolution finalement détourné de ses fins. Il n'est guère étonnant que Dagerman cite alors ce texte de Jean Meckert, Nous avons les mains rouges, dont la radicalité et l'absence d'illusions résonne exemplairement avec l'œuvre du Suédois.

C'est donc avec une réelle reconnaissance que je remercie Philippe Bouquet (et les éditions Agone) de nous permettre de lire ces textes, dont certains avaient déjà paru dans un numéro de la revue Plein-chant en 1986, et de nous apporter en postface un éclairage à la fois personnel et "vivant" sur son attachement à Dagerman.

La Dictature du chagrin & autres textes amers (2009) de Stig DAGERMAN, traduit du suédois par Philippe Bouquet, éd. Agone, 2009