Dernier roman publié du vivant de Thomas BERNHARD, Extinction. Un effondrement (Auslöschung. Ein Zerfall, 1986) est une somme romanesque, un testament philosophique, où la puissance comique et dévastatrice de l'auteur autrichien éclate magistralement.

Composé en deux parties, Extinction est la logorrhée hargneuse et railleuse d'un certain Murau, installé à Rome, qui reçoit un télégramme de ses deux sœurs, Caecilia et Amalia, pour lui annoncer la mort accidentelle, en voiture, de leurs parents et de leur frère aîné Johannes.Revenu depuis peu du domaine familial de Wolfsegg, où il a assisté au mariage de Caecilia avec un "fabricant-de-bouchons-de-bouteilles-de-vin", Murau se lamente à l'idée de retourner dans ce lieu qui, malgré sa magnificence, symbolise dans son souvenir toute la monstruosité familiale. Ayant choisi, comme son oncle, Georg, de fuir à l'étranger l'étroitesse spirituelle de son pays, Murau vit confortablement sur la Piazza Minerva grâce aux rentes que ses parents lui versent, et dispense des leçons particulières de littérature allemande à son élève, Gambetti, avec lequel il partage le goût des joutes oratoires et philosophiques. Individu révolté à la sensibilité écorchée, contempteur implacable d'une Autriche gangrénée par ces deux tares que sont le national-socialisme et le catholicisme, Murau dresse un portrait sans appel des membres de sa famille: une mère cupide et inculte, mais autoritaire; un père exclusivement passionné d'agriculture et de chasse; un frère vieux avant l'âge et déjà installé dans l'ornière paternelle; deux sœurs au visage moqueur engoncées dans une virginité raidie, que le mariage de Caecilia n'a qu'à peine entamée.

A ces considérations sur la famille et l'État comme lieux de la plus intolérable des éducations, dont l'objectif unique est d'empêcher tout épanouissement personnel, s'ajoutent des réflexions sur l'art, la musique, la littérature, fragiles et puissants refuges contre la mesquinerie du monde tandis que les émerveillements de l'enfance, lorsque le domaine de Wolfsegg était encore un paradis, avec sa Villa des Enfants et ses cinq bibliothèques, lentement édifiées par des ancêtres d'une autre trempe que leurs représentants actuels, viennent illuminer la noirceur des souvenirs du jeune adulte. Les amitiés, avec Eisenberg, Zacchi, et surtout la poétesse Maria, en laquelle il n'est pas inconcevable de voir un portrait admiratif et ému d'Ingeborg Bachmann, grande amie de Bernhard, sont autant de lumières tremblotantes au cœur de l'obscurité autrichienne, dont Wolfsegg constitue une sorte de paradigme. Lorsqu'il y met le pied pour les funérailles, dans la seconde partie du livre, Murau retrouve la fracture profonde entre les chasseurs, bruyants et brutaux, que ses parents ont toujours côtoyés et protégés, et les jardiniers, qu'on lui interdisait, enfant, de fréquenter. Tandis que les invités se pressent de plus en plus nombreux autour des corps exposés dans l'Orangerie, l'héritier improbable du domaine traverse discrètement les couloirs et les pièces de cette immense demeure où ses parents cachèrent, après la Seconde Guerre mondiale, les nazis autrichiens devenus indésirables, le temps de faire oublier leurs forfaits et de se voir récompensés par un État hypocrite. Au milieu de ces invités surgit le visage impressionnant de l'archevêque Spadolini, amant de la mère, que Murau a toujours respecté pour la grandeur de son esprit, mais dont le discours apologétique des disparus va sonner le discrédit dans l'esprit enfin dessillé du narrateur.

Texte d'une ampleur considérable, véritable testament rassemblant en un seul geste les ennemis récurrents de l'œuvre de Thomas Bernhard, Extinction est un work in progress, le récit d'une épreuve terrible: celle d'un homme ayant décidé d'éteindre définitivement le passé qui le hante et continue de le meurtrir. L'enfance est morte, rien ne rappellera la beauté innocente d'autrefois, corrompue par les miasmes d'un monde où l'horreur est partout présente. Face à ce constat amer et désespéré, il n'est d'autre solution que de dilapider l'héritage familial, ultime geste d'assainissement d'un homme sans illusions.

Extinction. Un effondrement (Auslöschung. Ein Zerfall, 1986) de Thomas BERNHARD, traduit de l'allemand par Gilberte Lambrichs, éd. Gallimard, 1990; rééd. coll. L'imaginaire, 2009