Lorsque Melville fait paraître, en neuf livraisons s'échelonnant entre juillet 1854 et mars 1855 dans la revue Putnam's Monthly Magazine, le roman intitulé Israël Potter. Ses cinquante années d'exil, l'auteur se remet à peine des échecs successifs de Moby Dick et Pierre ou les Ambiguïtés, qui l'ont profondément affecté. Dans une lettre à George Putnam datée du 7 juin 1854, il s'est engagé à n'y mettre que "très peu d'écriture spéculative; rien de pesant". Et il est vrai que Israël Potter surprend par une certaine forme de légèreté, d'effervescence rocambolesque, dues en grande partie à son origine. Melville s'est en effet basé sur un texte autobiographique de 1824, trouvé par hasard chez un bouquiniste et relatant la vie aventureuse d'un obscur soldat de la Guerre d'Indépendance américaine, pour élaborer sa propre vision désenchantée d'un homme balayé comme un fétu de paille par les évènements mais habité, en dépit ou à cause de cette impuissance, d'une certaine grandeur.

Pour faire court, Israël Potter, né dans le Massachusetts en 1750, quitte sa région natale après une déception amoureuse, s'engage dans divers emplois sur terre et sur mer, avant de prendre part à la fameuse bataille de Bunker Hill le 17 juin 1775. Devenu marin sur un brigantin, il est fait prisonnier et emmené à Londres où il réussit à s'évader. Il est alors recueilli par des Anglais soutiens de l'Amérique et devient leur espion. Il est envoyé en mission à Paris pour y rencontrer Benjamin Franklin. De retour en Angleterre, il manque de périr dans une cachette de la maison de son hôte et s'enfuit sous les traits d'un fantôme. Il se bat plusieurs mois aux côtés de l'aventurier écossais John Paul Jones, qui a mis sa bravoure au service des Américains. Piégé sur une frégate ennemie, il retrouve Londres et la misère. Exerçant le métier de rempailleur de chaises pendant près d'un demi-siècle, il se marie et a onze enfants, dont un seul survit. Il parvient, au soir de sa vie, à retourner en Amérique, le 4 juillet 1826. Mais c'est pour y découvrir un monde bouleversé où il n'a plus sa place. Il meurt sans avoir obtenu le droit à une pension pour ses faits d'armes.

Indépendamment de la véracité du récit original, dont on peut supposer qu'il a été considérablement enjolivé par son "rapporteur", l'éditeur Henry Trumbull, ce qui intéresse ici Melville, c'est l'acharnement cruel du destin au-dessus d'un homme juste et brave, oublié par son pays en dépit d'un engagement sincère et courageux pour sa libération. Mais bien évidemment, il ne saurait être question de réduire Israël Potter à une tentative apologétique ou à la simple restauration d'une "pierre tombale délabrée". Melville infléchit considérablement les évènements ainsi que le dispositif d'écriture, ne serait-ce qu'en basculant le récit à la première personne du singulier. Surtout, il installe l'histoire d'un être dans une mythologie plus vaste, celle des Américains, qu'il assimile, par le prénom Israël, au peuple élu, errant sur la surface du globe au gré des fantaisies du destin. Toutefois, cette comparaison a perdu de son optimisme depuis Vareuse blanche - où il écrivait: "Nous, Américains, sommes le peuple élu, privilégié - l'Israël de notre temps" - et laisse désormais transparaître des fissures inquiétantes. Le dénouement, entièrement de la main de Melville, puisque le récit original de Potter s'arrêtait à son retour en Amérique, est d'une amertume profonde. Le tas de bois pourri remarqué par Potter âgé est le symbole "d'une vie qui se décompose longuement du fait d'un accroc ancien".

Il n'est pas de retour possible aux origines, pas de paradis perdu susceptible d'être recréé. Seule la mémoire labyrinthique du héros est en mesure de lui offrir un espace à arpenter, et c'est d'ailleurs là qu'il se perd dans une errance infinie à laquelle la mort l'arrache définitivement. Entre 1849, découverte du "récit révolutionnaire du gueux", et 1854, début de publication de sa version melvillienne, l'auteur aura connu des déconvenues sévères qui mineront dorénavant sa création. L'heure n'est plus aux espoirs d'une grande carrière littéraire: ses histoires disent l'échec et la solitude. Mais n'est-ce pas la grandeur de Melville d'avoir su affronter cette banqueroute pour mieux la transcender par l'écriture?

Israël Potter (1855) d'Herman MELVILLE, traduit de l'anglais par Philippe Jaworski, éd. Aubier, 1991; éd. révisée Gallimard, coll. La Pléiade (Œuvres IV), 2010

(Je me suis appuyé sur l'excellente notice de Philippe Jaworski, maître d'œuvre de cette édition en Pléiade)