"Alors on ne voit plus qu'une mince ligne vert sombre, tandis que des îles d'herbe voguent, oscillant sur la sépia des eaux ou qu'un arbre isolé, racines brandies, tournoie désorienté dans les remous, comme celui dont Almayer observait la carrière." (Carnets d'Asie, Gabrielle WITTKOP, à paraître aux éditions Verticales, octobre 2010)

A peine sorti des corrections du manuscrit inédit de Gabrielle Wittkop, je me suis enfin décidé, fort de cette citation, à lire La Folie Almayer, dont le titre m'avait toujours fasciné. Cet arbre tournoyant, racines brandies, m'intriguait: pour quelle raison Almayer en observait-il la carrière? Quelle était donc cette folie à laquelle il donnait son nom? J'allais, pour quelques jours, replonger dans l'étrange atmosphère malaise.

Paru en 1895, ce roman est le premier de Conrad, auteur méconnu jusqu'alors, marin polonais devenu citoyen britannique et puisant dans sa propre expérience des voyages le matériau de son écriture. Salué par la presse, le livre est le récit d'un échec, sans pathos ni tragique, celui d'un Occidental néerlandais égaré dans un pays lointain.

Kaspar Almayer, que l'on découvre dès les premières pages plongé dans l'observation de ces fameux troncs d'arbres dérivant sur le fleuve, est un homme hanté par une idée fixe, sombre et lancinante: faire fortune, afin d'offrir à Nina, sa fille adorée, la vie qu'il lui semble légitime de connaître. Placé par son père, fonctionnaire subalterne à Java, dans les entrepôts du vieux Hudig, à Macassar, Almayer se fait remarquer par un aventurier, Tom Lingard, surnommé par les Malais le rajah Laut ou roi des mers. Ce dernier le prend sous son aile et parvient à le convaincre d'épouser sa fille adoptive, rescapée d'un bateau de pirates et élevée selon les coutumes européennes. Il lui met ensuite le pied à l'étrier et disparaît en quête d'un trésor fabuleux qu'il ne trouvera jamais, laissant Almayer face à une femme habitée par la haine des Blancs et à des rivaux qui ne feront qu'une bouché de pain de son commerce.

A la fois méprisé et ménagé par ses rivaux (le rajah Lakamba, toujours assisté de son fidèle ministre Babalatchi; le marchand arabe Abdulla et son neveu Reshid; son voisin Bulangi), Almayer n'a d'affection que pour Nina, dont il ne perçoit pas l'amertume distanciée. D'une beauté extraordinaire, elle est convoitée en vain par plusieurs prétendants dont elle se désintéresse ouvertement. C'est l'amour de Dain Maroola, passion radicale telle qu'il en existe peu sous la plume de Conrad, qui l'arrachera à cette torpeur et lui donnera la force de s'arracher elle-même à son milieu, d'un bond si longtemps contenu qu'il en produira de terrifiantes séquelles.

Cette folie du titre est, en français, polysémique, elle ne saurait se réduire à un pur état clinique de l'Occidental égaré en Malaisie. Elle est, condensée en un seul mot, la manifestation d'une inadéquation profonde de l'être et de son destin. La demeure construite par Almayer pour suggérer sa richesse future, vite connue sous le nom de Folie au sens architectural du terme, est le symbole de cette démesure intérieure de l'homme. Almayer meurt d'avoir caressé un rêve inaccessible. Bâti sur des chimères, son empire ne peut que s'écrouler face aux menées des hommes et, plus sournoisement, à la poussée tentaculaire de la forêt malaisienne, qui corrompt et assimile tout ce qui l'entoure et tenterait de lutter contre elle.

La Folie Almayer (Almayer's Folly, 1895) de Joseph CONRAD, traduit de l'anglais par Odette Lamolle, éd. Autrement, coll. Littératures, 2000