Quartet (1928) appartient à la première période de Jean Rhys (1890-1979), écrivain née en Dominique d'un père gallois et d'une mère créole et qui disparut de la scène littéraire avant d'être redécouverte dans les années 60, forte de son plus célèbre titre La Prisonnière des Sargasses (1966), dont l'action précède librement celle du roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre (1847).

Ancienne danseuse de revue, Jean Rhys s'appuie sur sa propre vie de bohème dans ses premiers écrits et nombre de ses nouvelles se situent à Paris, dans le quartier Montmartre, qu'elle connaissait très bien. C'est le cas de ce Quartet qui met en scène un quatuor amoureux et cosmopolite.

L'héroïne, Marya Zelli, est une jeune Anglaise qui, après avoir tenté sa chance comme danseuse de revue, a finalement épousé un aventurier polonais, Stephan, dont les activités illicites se déguisent sous les apparences de ventes d'objets d'art. Homme secret et sûr de lui, il est arrêté par la police et emprisonné pendant un an à la prison de Fresnes, laissant seule et sans ressources une Marya désorientée, tombée des nues en découvrant ce qu'elle n'avait jamais eu l'énergie de comprendre par elle-même. De nature nonchalante et paresseuse, elle tombe rapidement dans les mailles d'un couple, Hugh et Loïs Heidler, tous deux liés au monde de l'art. Chacun à leur manière, Hugh et Loïs vont tenter d'éloigner Marya de Stephan, "pour son propre bien", en la réduisant progressivement à la merci de leurs appétits égoïstes.

Marya, devenue presque à son insu la maîtresse de Hugh, oscille alors entre une conscience aiguë de sa déchéance, que les regards méprisants du monde extérieur lui confirment constamment, et la douceur rassurante d'une protection masculine qu'elle n'a eu de cesse de rechercher. Victime de son amour pour Heidler, qui l'humilie par son argent et fait d'elle sa poupée, Marya lutte malgré tout contre cet esclavage et se heurte à plusieurs reprises à Loïs, dont le rôle est particulièrement ambigu dans cette affaire, et à Hugh, qui se lasse progressivement des scrupules de sa conquête.

La libération de Stephan précipitera les événements dramatiques, Marya se voyant rejetée par un Hugh virilement attaché à la possession unique de sa proie et ne pouvant supporter qu'elle le partage avec son mari. Simple brindille emportée par les flots de ses amours contrariées, Marya perd pied et se noie entre les deux vagues concurrentes des désirs masculins. Dans une ultime tentative pour exposer la cruauté de sa position, elle est violemment bousculée par Stephan, qui l'abandonne à son sort tragique pour s'acoquiner avec une nouvelle "grue" rencontrée peu auparavant.

D'une plume extraordinairement lucide et pourtant sans jamais porter aucun jugement moral, Jean Rhys se fait la sensible romancière d'une déroute amoureuse. Dans ce jeu de dupes, personne n'est à blâmer ou à plaindre. La férocité du désir, l'implacable détresse des faibles, la cruauté insensible des forts, la futilité mondaine des liens et des affections, le mensonge des bons sentiments, l'esprit de classe, tout est là, mystérieusement distancié par l'humour et la nonchalance caractéristiques d'une écrivain de premier plan. Sous les apparences sautillantes d'un quadrille amoureux, Jean Rhys nous dévoile les rouages obscènes d'une danse macabre dont le piétinement sans fin éclabousse de sang une femme trop fragile pour résister mais trop forte pour se taire.

Quartet a été porté à l'écran en 1981, par James Ivory, avec Isabelle Adjani, Alan Bates, Anthony Higgins et Maggie Smith.

Quartet (1928) de Jean RHYS, traduit de l'anglais par Viviane Forrester, éd. Denoël, 1973, rééd. coll. & D'ailleurs, 2001