Sans l'aimable sollicitation de Jacques Goursaud, des éditions Sillage, je n'aurais sans doute jamais connu le nom de Mikhaïl Ievgrafovitch SALTYKOV-CHTCHÉDRINE et son extraordinaire roman, Les Golovlev, que j'ai eu le bonheur de chroniquer en décembre 2007 (ici). Je me souviens d'avoir été happé par le ton et le pessimisme outrancier de ce vaste récit relatant la monstruosité d'un Tartuffe russe, arc-bouté sur sa foi mais incapable de la moindre pitié à l'égard de ses enfants. C'est tout un monde rongé par les vers qui est ici décrit dans sa noire réalité, dans une débauche d'horreurs qui frôlent le fantastique le plus macabre. C'est à ce texte, dévoré passionnément, que je dois la connaissance de cet auteur, contemporain de Dostoïevski.

Histoire d'une ville (1869-1870) est antérieur de quelques années aux Golovlev et se présente sous un jour plus riant, presque guilleret, sans pour autant délaisser l'arme de la satire et de l'humour. Cet assemblage d'articles parus dans Les Annales de la patrie, alors que Saltykov-Chtchédrine est déjà connu pour ses Esquisses provinciales, retrace l'Histoire d'une ville imaginaire, Gloupov (sot, en russe), et de ses gouverneurs, qui constituent une incroyable litanie d'incompétents, d'imbéciles ou de monstres auxquels les habitants de la ville ont eu l'initiative ridicule de se livrer afin de s'imposer un ordre qui échappait à leur nature profondément insoumise. En quatorze chapitres de longueurs variables et trois documents annexes, Saltykov-Chtchédrine, par la voix d'un éditeur confortant, par un récit-cadre, le réalisme de sa soi-disant découverte, balaie près d'un siècle de gouvernement et d'anarchie entremêlés. La Chronique de Gloupov, écrite entre 1731 et 1825 par quatre archivistes successifs, est le plus souvent citée de seconde main, entre guillemets, par un narrateur qui, au fil du texte, va se montrer de plus en plus incisif et général dans son appréciation des mœurs d'un peuple qui, dans l'esprit de Saltykov-Chtchédrine, se veut l'image allégorique de la Russie passée et actuelle.

Inspiré de Swift, Rabelais ou Voltaire, le volume débute par une apologie railleuse des différents Gouverneurs qui ont pris en charge les rênes de la ville et ont fait s'abattre sur les épaules de leurs administrés des coups violents et répétés, tout en les contraignant à extraire de leur poche des impôts chaque jour plus élevés. Il y a, dans cette succession de forcenés, des traits qui font irrésistiblement songer au Père Ubu de Jarry, dont l'âme polonaise n'a rien à envier à la cruauté russe. Après avoir relaté les origines des Gloupoviens, assemblage composite et inconcevable de fortes têtes s'étant cabossées les unes contre les autres, l'éditeur pointe l'initiale erreur de cette canaille déchaînée: la recherche d'un chef comme symbole d'autorité à laquelle se soumettre. 

La liste des vingt-et-uns Gouverneurs de la ville, dont le nombre correspond à celui des tsars qui se sont succédé d'Ivan IV à Alexandre II, est un monument d'humour à mes yeux. En quelques lignes déclinant leur patronyme et les hauts faits de leur règne, Saltykov-Chtchédrine jette une lumière éclatante sur l'inanité, l'impéritie, la vanité, la brutalité, voire la folie, de ces administrateurs qui sont autant d'incarnations mordantes du pouvoir et de ses serviteurs. Les chapitres qui suivent mettront tel ou tel en exergue, lui donnant des contours plus épais, et culmineront avec le représentant le plus radical de cette confrérie, celui qui, par son idiotie entêtée, va réduire la ville en miettes pour mieux créer ailleurs son phalanstère idéal, basé sur des principes mathématiques et militaires faisant la nique à toute forme d'humanité.

Il faut dire que la sensibilité, la pitié, la compassion ne sont pas les points forts d'une humanité qui, de haut en bas de son échelle sociale, oscille entre la férocité de l'animal et l'indifférence de la machine. Tel gouverneur a une boîte à musique à la place de cerveau. Soucieux d'ouvrir une Académie à Gloupov, tel autre finit par élever une prison, puisque ces bâtiments se valent à ses yeux. Plusieurs se laissent aller à une libido exacerbée, sans égard pour les couples établis et les goûts des concernées. Des projets de voyages tournent à la sortie paludéenne dans un champ que le Gouverneur arpente vainement avec tout son équipage, exotisme de pacotille où l'on impose au peuple des démonstrations artificielles de liesse, avec tambours et "phynance". Des guerres civilisatrices sont menées contre certains quartiers pour amener leurs habitants à consommer de la moutarde à chaque repas. Un autre encore, passionné de législation, appose de nuit les édits élaborés dans le secret de son bureau sur des sujets aussi brûlants que la confection des pâtés avant qu'on découvre que sa tête en est farcie, au sens propre. Un dernier enfin développe le culte païen aux divinités primordiales avant de devenir un héraut de l'orthodoxie religieuse et de convier la noblesse à des réunions mystiques. Je ne saurais clore cette rapide évocation sans citer les six tentatives d'autorité féminine, avec la succession échevelée de Gouverneuses dont les éclats, ramassés en six jours, singent avec humour les révolutions de palais du XVIIIe siècle, qui virent se suivre des régentes et des tsarines plus ou moins éclairées (dont la fameuse Catherine II).

Le vingtième Gouverneur, Ougrioum-Bourtchéiev, pousse à son paroxysme la férocité du processus d'émancipation des Gloupoviens, et, par son projet d'une refonte totale de la société, qui passe par la destruction de la ville et la tentative avortée de mainmise sur la nature elle-même, radicalise le phénomène de révolution dans lequel Saltykov-Chtchédrine voit une force certes obscure mais peut-être seule à même de libérer la société russe de son enfance cruelle. Dès l'origine, les Gloupoviens ont une technique assez étonnante pour régler leurs problèmes: ils se rassemblent en haut d'une tour d'où ils jettent tel ou tel de leurs compatriotes, sans qu'aucune logique ne vienne éclairer leurs gestes. C'est cette incohérence fondamentale qui les a aussi menés à se donner corps et âme à une autorité supérieure en laquelle ils retrouvent, déformée et amplifiée, leur immaturité initiale.

Cette vision sévère de Saltykov-Chtchédrine, à savoir l'abdication volontaire de sa liberté par le peuple russe, paraît alors que Lénine vient de naître. Il serait malvenu de lire ce texte comme une prophétie des massacres et déportations qui allaient entacher bientôt le régime soviétique ou des excès de la vigilance policière qu'on allait voir se développer au XXe siècle. L'auteur lui-même se défend, en fin de volume, dans une réponse à une critique de son récit, d'avoir voulu écrire une satire historique. Mais force est de constater que, sous la loupe grossissante de la satire, c'est tout le fonctionnement humain qui est disséqué et analysé, avec la rigueur implacable de l'entomologiste.

Histoire d'une ville (1869-1870) de Mikhaïl Ievgrafovitch SALTYKOV-CHTCHÉDRINE, traduit du russe par Louis Martinez, éd. Gallimard, 1967; rééd. Folio, 1994