Depuis que j'ai découvert cet auteur, Gilbert Keith CHESTERTON m'enchante. Son goût du paradoxe, ses situations alambiquées, son humour subtil, une certaine alacrité de sa prose, le dosage délicat entre narration quasi policière et réflexion plus philosophique constituent un cocktail savoureux que j'ai toujours retrouvé avec plaisir dans chacun des livres qu'il m'a été donné de lire. L'œuvre de l'homme est si riche, si foisonnante, si variée aussi, que je ne saurais affirmer que je le connais bien. Mais sa compagnie m'apparaît l'une des plus agréables qui soit et j'entame chaque nouveau livre avec l'effervescente question: "Que va-t-il bien pouvoir inventer cette fois-ci?" Je n'ai, jusqu'à présent, jamais été déçu.

Le Club des métiers bizarres (1905) est à la fois un recueil de nouvelles, indépendantes les unes des autres, et un roman, puisque l'ensemble des texte a maille à partir avec ce fameux Club qui nous est présenté dès les premières pages par le narrateur, un certain Swinburne, qui constitue l'un des trois protagonistes principaux avec les frères Grant. Installé dans un immeuble de rapport, à la fois visible et secret, le Club des métiers bizarres est une institution "excentrique et bohème" dont les statuts se résument à deux points: 1° Le métier en question ne doit pas être une variante d'un métier déjà existant; 2° Il doit également être la seule source de revenus de son inventeur. Autrement dit, les membres du CMB ont créé une profession absolument neuve et vivent de celle-ci. La découverte de cette société relativement fermée semble ravir Swinburne, qui y voit la promesse d'un monde toujours jeune.

Les six nouvelles formant l'ossature du livre déploient six métiers bizarres, six professions inattendues que je ne dévoilerai pas ici, pour laisser au lecteur le plaisir de les deviner lui-même. Par-delà le jeu de la devinette et de l'anticipation, les récits valent surtout par leur caractère semi-policier, dû à l'intervention des frères Grant. Basil est un ancien juge de paix, démis de ses fonctions à la suite d'une crise de folie, et dont l'intérêt se porte régulièrement sur les énigmes du monde, qu'il a l'art de résoudre à coups de paradoxes et de sauts poétiques. Le diktat des faits, qui s'imposent avec tant d'évidence aux passionnés de littérature policière, n'a pour lui aucune valeur, et les méthodes d'un Sherlock Holmes, empreintes d'une logique implacable, le laissent particulièrement sceptique. Son frère Rupert, qui s'est installé comme détective privé, est un partisan de ces réflexions rationnelles, qui l'amènent à une vision quasi-paranoïaque du monde, toute personne étant à ses yeux potentiellement criminelle, son travail se réduisant à rassembler les faisceaux d'événements qui lui apporteront la preuve de cette culpabilité. Bien évidemment, Chesterton prend un malin plaisir à nous démontrer la fausseté de telles prémices qui, en dépit de l'éclat et de l'intelligence de leurs développements, conduisent inévitablement l'apprenti détective dans l'erreur, alors que la pensée sautillante de Basil, traversée d'éclairs furieux et de sauts analogiques, le conduit immanquablement à la compréhension de l'histoire.

Sous l'apparent amusement des récits policiers, c'est bien sûr à une critique en règle de la rationalité comme mode exclusif de pensée que se livre Chesterton. Converti au catholicisme, l'auteur use de la figure du miracle pour signaler sa réticence absolue à l'impératif factuel. L'enchaînement des faits et leur déconstruction par la logique policière sont des pis-allers dans un monde où règnent la poésie et la puissance de la "première impression", détachée de toute réflexion. Pensée sauvage, si l'on veut, que Basil va résumer dans l'une des nouvelles en opposant, à la construction scientifique du professeur Chadd, spécialiste des langues zouloues, sa propre compréhension empathique de leur langage, par son état personnel de zoulou, de "sauvage". Le progrès, la connaissance, l'érudition sont-ils véritablement des avancées, ou ne sont-ils pas la manifestation tragique d'un lien disparu avec le monde des ténèbres et des fantômes, qui continuent d'inquiéter les sauvages injustement décriés par les "civilisés"? L'œuvre de Chesterton est, en grande partie, une réponse imaginaire à cette question essentielle.

Le Club des métiers bizarres (The Club of Queer Trades, 1905) de Gilbert Keith CHESTERTON, traduit de l'anglais par K. Saint Clair Gray, éd. Gallimard, 1937; rééd. coll. L'Imaginaire, 2003