J'éprouve, à l'égard de l'œuvre romanesque de Thomas Bernhard, une sympathie profonde, qui ne s'est jamais démentie et qui, paradoxalement, m'amène à d'étranges détours afin de faire durer le plaisir de chaque découverte, de crainte de me retrouver un jour - ce qui finira bien par arriver - sans nouveau texte à lire. Ces Maîtres anciens, que je connais de longue date, n'ont rejoint que tout récemment ma bibliothèque et n'ont fait que confirmer mon goût passionné pour l'écrivain autrichien.

Daté de 1985 en allemand (Alte Meister Komödie), Maîtres anciens est certainement l'un des romans de Bernhard les plus férocement drôles, quelques pages sur le philosophe Martin Heidegger constituant même à mes yeux un point d'orgue dans l'humour et la mise en pièces de ces outres gonflées contre lesquelles Bernhard a mené une lutte implacable. Après avoir lu le portrait charge qu'en fait l'auteur, il n'est plus guère possible d'accorder encore quelque crédit que ce soit au penseur putride de la Forêt-Noire. Ces pages d'anthologie ne doivent pas cependant masquer toute la gravité du texte, qui ne saurait se résumer au jeu de massacres à quoi on réduit parfois Bernhard. Si la haine et la volonté de mettre à bas tous les échafaudages idéologiques sont si virulentes, c'est qu'il n'est somme toute question que de respirer un peu mieux, de survivre, dans un monde qui ne permet pas à l'individu de résister longtemps.

Trois personnages occupent ici l'espace confiné du Musée d'art ancien de Vienne, dont la température constante de 18 degrés Celsius est la condition sine qua non de la réflexion du critique d'art Reger, figure centrale du roman et contempteur implacable du monde moderne. Habitué à passer, depuis plus de trente ans, une matinée sur deux sur la banquette de la salle Bordone, face au tableau du Tintoret "L'Homme à la barbe blanche", Reger a fixé un rendez-vous inhabituel à Atzbach, narrateur du texte. Arrivé une heure avant la rencontre, ce dernier s'installe dans une salle adjacente lui offrant une vue parfaite sur la salle Bordone et son ami Reger. Autour de ces deux hommes en contemplation (d'un homme ou d'un tableau, voire d'un décor plus ancien, presque évanescent, qui apparaît en filigrane du décor réel) circule le gardien Irrsigler, entré au Musée pour bénéficier d'un uniforme à vie après avoir échoué au concours de policier. Grand admirateur de Reger, dont il a adopté la pensée et les tics de langage, Irrsigler est un peu la mouche du coche, excitant par ses paroles directement copiées de celles de Reger les souvenirs d'Atzbach qui vont, par associations d'idées et bonds temporels, couvrir l'existence du vieux critique d'art.

L'action immobile est donc entièrement placée en ce lieu de la déambulation culturelle et se révèle propice à un démontage en règle de toutes les faussetés régulièrement dénoncées par Bernhard dans son œuvre: l'Autriche bien sûr et son État catholico-national-socialiste obstiné à détruire tout ce qui, chez les Autrichiens, pourrait les arracher à leur monstruosité quasi naturelle, mais aussi l'Église et ses mensonges, les médecins et leur inhumanité mortifère, les artistes et leur flagornerie écœurante, le monde moderne et sa vulgarité assourdissante (quelques pages extraordinaires sur la destruction du monde par l'envahissement musical). Les lecteurs aguerris de Bernhard retrouveront là les ennemis personnels et récurrents d'un auteur qui s'est construit en hostilité radicale à son pays, ce qui lui valut de nombreuses attaques souvent violentes de la presse et des politiciens (deux autres victimes de l'acharnement bernhardien). Mais c'est sans doute l'art, pictural, littéraire et musical, qui est ici pris à parti et lacéré sans pitié par un Reger pourtant habité par les ouvrages des grands maîtres.

Âgé de 82 ans, veuf d'une épouse qu'il croyait précéder dans la tombe et que l'incompétence de trois institutions (la ville de Vienne, le Musée d'art ancien et l'Église) a accidentellement tuée (encore qu'il n'y ait jamais, chez Bernhard, de mort accidentelle: le suicide ou l'assassinat sont les deux portes de sortie d'un univers étouffant), Reger revient depuis quelques mois sur la banquette où le hasard et la main d'Irrsigler ont installé, des années auparavant, celle qu'il allait épouser et dont il partagerait la vie, dans leur appartement Jugendstil de la Singerstrasse. Cette mort, inacceptable, insupportable, a failli le tuer mais sa lâcheté ne l'ayant pas soutenu dans ses idées suicidaires, Reger a peu à peu repris place dans le monde, partageant ses matinées (une sur deux) au Musée d'art ancien et ses après-midi au café L'Ambassador, où il retrouve souvent Atzbacher. Sa vie de mort vivant se résume désormais à attendre de rejoindre celle qui l'a quitté et dont on peut dire qu'il l'a presque intégralement "formée" par la fréquentation soutenue des grands maîtres à penser de son panthéon personnel.

C'est, dans cette évocation des Maîtres anciens, que le roman atteint sa virulence la plus définitive. Aux yeux de Reger, dont l'œil acéré a observé sans pitié les œuvres des grands créateurs, il n'est aucun réconfort à espérer. Même ceux que Thomas Bernhard cite avec admiration dans ses écrits (Montaigne, Pascal, Schopenhauer, Bach, Novalis...) sont accusés par le radicalisme du misanthrope vieillissant. Rien de ce qui a forgé son univers et de ce à quoi il s'est consacré sa vie durant ne peut tenir face à la perte de l'être aimé. Aussi parfaite soit-elle, une œuvre est entachée d'un infime défaut qui la rend à l'immanence et au mépris. Jamais sans doute Bernhard n'a dit avec aussi férocement la nudité insupportable de l'Homme et la vanité de toute protection contre l'effroi de la mort. Ne subsiste alors que la mécanique d'un rituel immuable, qui ramène devant le tableau du Tintoret un vieillard aspirant à l'extinction et incapable de s'arracher à la contemplation sans merci d'un art dans lequel il aura jeté ses dernières forces pour mieux s'y engloutir. Triste comédie qui s'achèvera au Burgtheater devant une représentation "exécrable" de La Cruche cassée de Kleist.

Maîtres anciens (Alte Meister Komödie, 1985) de Thomas BERNHARD, traduit de l'allemand par Gilberte Lambrichs, éd. Gallimard, 1988; rééd. Folio, 1991