Écrit en 1944, Le buveur est de ces livres qu'on ne repose qu'une fois entièrement lu, le cœur battant et l'estomac noué, aussi fébrile que l'alcoolique qui n'aura pas lâché sa bouteille avant d'en avoir extrait l'ultime goutte, quand bien même cette dernière lampée serait fatale à son organisme éprouvé. Erwin Sommer est un boutiquier respecté de ses concitoyens, un homme marié depuis plus de quinze ans à une femme qu'il a aimée comme un fou, avant de voir se tarir l'affection au profit d'un compagnonnage efficace, puisque Magda fait preuve d'un sens pratique qui fait souvent défaut à son époux dans la conduite de ses affaires. Au fil des années cependant, Magda s'est progressivement tournée vers la seule gestion des affaires domestiques, laissant à Erwin le soin de faire prospérer le magasin de produits agricoles. Choix regrettable s'il en est, tant il manque à Erwin l'énergie nécessaire pour dominer ses concurrents directs, qui lui taillent peu à peu des croupières, fragilisant dramatiquement la situation financière de son négoce. Incapable d'avouer celle-ci à son épouse, furieux de constater que Magda est "férocement [plus] compétente" que lui, Erwin, qui n'avait jamais touché à l'alcool, découvre brutalement et sans effort les joies irremplaçables de l'ivresse. Observateur implacable de l'échec de son couple, il va tout aussi lucidement constater sa progressive dépendance alcoolique ainsi que sa lâcheté devant les dégâts qu'elle provoque. Mais l'attirance est trop forte, il s'agit de pousser toujours plus loin la déchéance, malgré les supplications de sa femme et les déconvenues rencontrées dans ses tentatives pour la tromper, il s'agit de boire finalement la coupe jusqu'à la lie. L'alcool devient un choix, un gant jeté au visage de la bonne société dont Erwin se désolidarise définitivement, une chute consciente et volontaire vers l'abîme. La deuxième moitié du livre est d'ailleurs consacrée à la réaction de cette société, sous les traits de la loi et de la santé publique. Contraint par son épouse et leur médecin, le docteur Mansfeld, à une cure de désintoxication, Erwin tente par tous les moyens d'y échapper, quitte à voler et menacer Magda pour obtenir de quoi survivre seul. Il tombe alors entre les mains d'un Polonais obséquieux et manipulateur, Polakowski, qui va profiter de la faiblesse d'Erwin pour le dépouiller, précipitant son enfermement, d'abord dans un établissement pénitentiaire, où son chemin croisera de nouveau celui du Polonais, pour le plus grand malheur de son nez, puis dans un établissement de santé, où le récit change profondément. De l'introspection sans fard liée à l'addiction alcoolique, on passe alors à la peinture grinçante de la folie. Plongé dans un monde menaçant, confronté à la brutalité des soignants et à la férocité des maniaques, Erwin, totalement sevré, se fait alors le témoin lucide des pires turpitudes humaines, cet asile où il est reclus fonctionnant comme une société à échelle réduite, dans laquelle il tente de conserver un espoir de sortie. L'espoir se transforme en vis infernale qui taraude inlassablement le crâne d'un homme qui n'a eu pour seule folie que de s'être laissé happer par l'ivresse dans un moment de faiblesse.

Le buveur (Der Trinker, 1944) de Hans FALLADA, traduit de l'allemand par Laurence Courtois, éd. Denoël, 2010 ; rééd. coll. Folio, 2015