Publié en espagnol en 2016, puis en 2018 en français, aux éditions Plon, ce court texte de Juan José Millás est construit en trois parties. Le héros, Damián Lobo, est un quadragénaire sans emploi, qui s'est éloigné de sa seule famille : son père, homme exigent et cultivé, et sa sœur aînée adoptive, d'origine chinoise, avec laquelle il a noué des liens érotiques qui ne sont certes pas de nature incestueuse, mais qui suscitent la surprise et l'interrogation des auditeurs de l'émission imaginaire à laquelle Damián croit participer dans l'intimité de son crâne. C'est effectivement là que, pour combattre la solitude de sa vie, il se livre à des confidences intimes et provocantes, face à son intervieweur imaginaire, Sergio O'Kane. Chacun des événements de son existence, au moment où il le vit, est presque immédiatement médiatisé dans le studio obscur de sa psyché. Et c'est au cours d'une errance dans une vente d'antiquités que son destin bascule mystérieusement. Après avoir dérobé, de manière presque instinctive, une épingle à cravate qu'il envisage d'offrir à Sergio, il décide de se dissimuler dans une immense armoire en chêne pour échapper à la surveillance d'un vigile qui a surpris son geste. Le meuble est finalement acheté et emporté avec son étonnant locataire, jusqu'à la demeure de Lucía et Federico et de leur fille adolescente, María. Subjugué par la voix de la maîtresse de maison, grisé par la perspective de cette existence secrète qui lui permet d'officier depuis l'obscurité, Damián décide de se construire une niche secrète derrière l'armoire en chêne, en agençant le placard désormais condamné par la présence du meuble ancestral. Car ce n'est pas par hasard que cette penderie se retrouve chez Lucía : elle appartenait à ses grands-parents maternels et lui rappelle son enfance, lorsqu'elle séjournait chez eux avec son frère jumeau Jorge, mort du tétanos. Conscient que le couple qu'il observe discrètement bat de l'aile, soucieux d'apporter de l'aide à une Lucía qu'il sent débordée et insatisfaite, il se manifeste d'abord par la réalisation de petites tâches ménagères que seule la jeune femme remarque, avant de s'investir davantage dans son existence. Sa passion amoureuse prenant de plus en plus d'importance, il s'éloigne de son ami imaginaire Sergio, dont il regrette le côté racoleur, et se fait connaître sous le pseudonyme du Majordome Fantôme sur Internet, où sa notoriété croissante le fait repérer par Lucía elle-même. Ce rôle d'esprit lui convient tellement qu'il en perd l'appétit et semble progressivement s'évanouir, pour mieux épouser son rôle d'ange-gardien, au risque de se croire doté de pouvoirs qui dépassent sa condition humaine...

Où l'on apprend le rôle joué par une épingle à cravate (Despue la sombra, 2016) de Juan José MILLAS, traduit de l'espagnol par Hélène Melo, éd. Plon, 2018, rééd. coll. 10/18, 2019