Premier roman autobiographique publié en 1949, alors que Mishima est âgé de 24 ans, Confessions d'un masque reparaît en 2019 dans une nouvelle traduction française, directement depuis le japonais, grâce au travail de Dominique Palmé.C'était l'occasion de revenir à ce texte essentiel, lu il y a bien des années dans sa version Folio, et de replonger dans les soubassements érotiques du jeune Mishima, tels qu'il nous les relate avec la sincérité du masque mordu par la chair du vivant, comme il l'exprime avec une infinie justesse dans sa préface. En quatre chapitres de longueurs variables, l'auteur revient sur les toutes premières expériences sensorielles de son enfance, se targuant d'une mémoire remontant aussi loin que le moment de sa naissance. Un jeune vidangeur au caleçon bleu foncé moulant, portant à l'épaule un seau de fumier ; l'illustration, dans un livre d'histoire, de Jeanne d'Arc qu'il considéra longtemps comme celle d'un chevalier avant d'avoir les yeux dessillés par une infirmière ; l'odeur de sueur des soldats de retour de manœuvre et passant devant le portail de la maison : autant de prémisses qui allaient infléchir définitivement son existence et ses goûts érotiques. Après l'illusionniste Tenkatsu et la reine Cléopâtre, en lesquelles il rêve de se travestir, c'est ensuite la figure du Saint Sébastien de Guido Reni, découverte dans un livre d'arts de son père, qui retient toute son attention et cristallise ses désirs. Désormais, le corps masculin sera intimement lié à la violence du sacrifice et à la perspective de la mort, dans un entrelacement érotique que toute la vie de Mishima ne fera que confirmer, jusqu'au seppuku final. De nature plutôt malingre, régulièrement malade à cause d'une santé fragile, Mishima est fasciné par les mauvais garçons, au physique puissant et au caractère déterminé, à l'image d'Ômi, un camarade de classe qui orientera également ses préférences sexuelles : "Je suis amoureux désormais de la force, des impressions produites par un trop-plein de sang, de l'inculture, des gestes brutaux, des propos relâchés, et de cette mélancolie barbare propre à ceux dont la chair n'est pas rongée par l'intellect ? C'est à cause d'Ômi." Mais ces pulsions irrésistibles, dont il pressent l'impossible réalisation, Mishima mettra longtemps à les accepter pour telles, s'efforçant de vivre malgré tout une existence "normale", en soumettant son désir à la régularité hétérosexuelle. Alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, faisant planer sur Mishima la menace, sensuellement vécue et espérée, d'une mort prématurée sous les bombes, il s'impose de séduire Sonoko, la sœur d'un condisciple avec lequel il s'entend bien, tout en fuyant chaque progrès le rapprochant d'un possible mariage. Cette vie de mort-vivant, de cadavre coupé de ses vrais désirs, seule l'écriture de ce premier ouvrage viendra y mettre un terme, en arrachant Mishima à sa mélancolie. Désormais criblé des flèches de sa confession publique, il peut, en Saint Sébastien accompli, sculpter son corps promis à la disparition.

Confessions d'un masque (Kamen no kokuhaku, 1949) de Yukio MISHIMA, traduit du japonais par Dominique Palmé, éd. Gallimard, coll. Du monde entier, 2019