Je suis venu à Sadeq (ou Sadegh) Hedayât par l'entremise du surréalisme, comme beaucoup de Français certainement, qui entendirent parler de cet auteur iranien pour la première fois en 1953, avec la traduction par Roger Lescot de son roman La chouette aveugle aux éditions José Corti, deux ans après le suicide de l'écrivain, à Paris, rue Championnet. La lecture de ce texte, encensé par André Breton, m'a profondément marqué et c'est donc avec une joie immense que j'ai retrouvé le nom d'Hedayât sur les tables des librairies, avec ce 50e volume de la collection de poche des éditions Zulma : Trois gouttes de sang. Les dix nouvelles que rassemble ce recueil, traduites essentiellement par Gilbert Lazard (une seule d'entre elles le fut par Farrokh Gaffary), sont inoubliables à plus d'un titre. La première, qui donne son titre à l'ensemble, nous plonge d'emblée dans cette atmosphère trouble, inquiétante et hallucinée, qui faisait déjà la matière de La chouette aveugle. Rapidement, le sol semble se dérober sous les pas du lecteur, qui ne sait plus distinguer réalité et fantasme, dans cette histoire de folie criminelle symbolisée par les trois gouttes de sang au fond d'un jardin. Les neuf nouvelles qui suivent maintiennent cette inquiétante étrangeté et cette bizarrerie que Sadeq Hedayât a puisées dans sa lecture de Kafka et de Poe. Subtil observateur de l'Iran, dont il admire le folklore sans pour autant épargner de ses sarcasmes les superstitions et les archaïsmes de son peuple, ce grand voyageur (il a parcouru l'Europe, l'Inde ou l'Ouzbékhistan soviétique) allie humour et tendresse dans sa peinture d'êtres au bord du basculement. L'égarement d'un chien qui perd de vue son maitre un jour de chaleur, l'amour du mécréant Fereydoun pour sa compagne musicienne, le pèlerinage douloureux de Galine Khânoum et Aziz Aghâ vers la Colline du Salut, la quête désespérée de Zarrine-Kolâh pour retrouver son mari adepte du fouet, la colère de Hâdji Morâd devant la possible infidélité de son épouse, la jalousie d'Âbdji Khânoum pour sa jeune sœur Mâhrokh, mariée avant elle, les confidences amoureuses du voyou Dâsh Âkol à un perroquet, la compréhension subite du lien qui unit Mashti Shahbâz et Mirzâ Yadollâh, trompés par la même femme, autant de moments saisis par la plume de Sadeq Hedayât qui transfigure ces êtres et nous les restitue dans toute leur complexité, souvent aux prises avec l'absurdité et la cruauté de leur destin. C'est qu'en lisant ces nouvelles, le lecteur suit pas à pas la même recette de sorcellerie que celle qui, dans "Le trône d'Abou Nasr", permet à un groupe d'archéologues de redonner la vie à la momie de Simouyeh : face à l'insoutenable vérité du caractère illusoire de sa quête, il s'évanouit en une poignée de cendre, frappé de plein fouet par l'absurdité de la vie.

Trois gouttes de sang de Sadeq HEDAYÂT, traduit du persan par Gilbert Lazard et Farrokh Gaffary, éd. Zulma, coll. ZA, 2019