Les cinq nouvelles de ce recueil ont été extraites de La femme qui vole (2017) et traduites par Guillaume Tournier, pour les éditions Le Soupirail. On y retrouve l'extraordinaire talent de l'auteur, tragiquement décédé en 2014, pour évoquer, avec la tendresse et la nostalgie qui le caractérisent, quelques instants arrachés aux brumes du temps. Surgissent ainsi du passé les affres de la Noël 44, lorsque le jeune Ménis, resté seul avec sa mère tandis que son père et son frère se cachaient pour échapper aux violences des milices armées d'extrême-gauche, fut emmené avec elle par des soldats et dut passer la nuit du 25 au milieu des gardiens célébrant "la naissance du petit Jésus", découvrant alors, émerveillé et interloqué, des chansons et des danses à mille lieues de ses habitudes de petit bourgeois, des hommes et des femmes "naturels, d'une beauté sauvage, éclatante". Libéré avant sa mère, il devait conserver de cette nuit étonnante un souvenir ému, tout entier rassemblé dans le geste affectueux d'un gardien. Surgissent encore les engagements fougueux des années 70 contre la dictature, lorsque Ménis et son ami Kòstas tentèrent de convaincre le poète Nikos Kavvadias, dit Le Marabout, auteur du Quart, de participer aux 18 textes, recueil collectif d'écrivains et poètes contestant la censure et le pouvoir, quitte à bousculer un peu le grand homme dans sa neutralité. Mais peut-on s'emporter contre un homme aussi "authentique", loin de tous ces "gratte-papier" de poète ? Surgit toujours, avec la brutalité des indignations non résorbées, la façon dont Nikoline, un Albanais que fréquentaient à l'époque Ménis et son ami poète Thanàssis, dans une rôtisserie où ils aimaient se retrouver, se leva de leur table pour empêcher un de ses concitoyens de faire la peau du tenancier Mímaros qui laissait sourdre sans interruption des propos racistes. Surgissent enfin, en pleine canicule 1987, les visages de sa mère et de son frère aîné Àris, alors que celui-ci était devenu si alcoolique qu'il tenait à peine debout. Mémoire douloureuse qui rappelle l'entêtement d'Àris à sombrer dans l'alcool, le désarroi d'une mère face à ses deux enfants qu'elle ne comprend plus, les remords d'un frère n'ayant pas réussi à les sauver de la débâcle amère du temps, autrement que par l'écriture. Seule nouvelle qui ne soit pas autobiographique, "Le diable a perdu son portable" met cependant en branle les mêmes ressorts nostalgiques : un chauffeur de taxi, peu soucieux de rentrer chez lui auprès de son épouse, se persuade que le téléphone portable abandonné entre les sièges de son véhicule appartient à cette cliente mystérieuse, dont la voix a bercé sa course et éveillé son désir. Failles du temps, espoirs et souvenirs, nostalgies et remords, voyages au cœur d'Athènes et des entrailles d'un homme, Les neiges de décembre ne préviennent jamais nous rappelle que le temps, au centre du labyrinthe, dévore ses victimes extasiées.

Les neiges de décembre ne préviennent jamais (La femme qui vole, 2017) de Ménis KOUMANDARÉAS, traduit du grec par Guillaume Tournier, éd. Le Soupirail, 2018