Quatrième roman de Jean Mecket aux éditions Gallimard, après Les coups, L'homme au marteau et La lucarne, Nous avons les mains rouges est profondément ancré dans les années d'après-guerre, lorsque les Résistants opposés aux ennemis extérieurs, les nazis, et intérieurs, les collabos, eurent à choisir à la Libération entre le retour à une vie civile détachée de toute rancune et la poursuite de leur tâche infinie : la soif de justice contre les salauds d'hier habilement faufilés dans les mailles de l'épuration. C'est au milieu d'un de ces groupes n'ayant pas rendu les armes que débarque le jeune Laurent Lavalette, fraîchement sorti de prison après une peine de presque deux ans pour avoir tué un homme, en état de légitime défense. Obnubilé par le corps des femmes, soucieux de sa réintégration, Laurent attend le train de Paris dans cette petite gare de province quand il est abordé par deux hommes : M. d'Essartaut, qui l'invite à travailler dans sa scierie pas loin, et Armand, une grande baraque qui lui sert d'homme à tout faire. Intrigué, Laurent se retrouve au milieu des montagnes, charmé par les deux filles de d'Essartaut, Hélène - la révolte implacable - et Christine, sourde et muette - la pureté animale. Petit à petit, il comprend qu'on attend de lui qu'il s'investisse dans des coups de main destinés à effrayer ou rançonner, voire tuer, quelques-uns de ces salauds d'hier oubliés par la Justice. Convaincu par les idées de cette nouvelle famille mais parfois gêné par l'idée de n'être qu'un futur assassin, ému par la douceur instinctive de Christine mais réticent à s'aliéner à une infirme, cherchant sa place dans la société mais rattrapé par son passé de prisonnier, Laurent s'éveille et mûrit au milieu des querelles politiques et mystiques, entre le pasteur Bertod, fidèle bras droit de M. d'Essartaut convoquant Dieu à tout bout de champ, et le communiste Lucas Barachaud, qui s'est converti aux pratiques démocratiques pour mieux faire triompher la révolution, les deux hommes livrant parallèlement à leurs disputes idéologiques un duel dans le cœur d'Hélène. Mais une nuit, lors d'une expédition punitive, un drame se produit, qui vient tout bouleverser dans la maison, redistribuant toutes les cartes et obligeant chacun à jeter le masque. Réveillant le courage d'un village qui n'a pas oublié ses années de guerre, cette mort rappelle également que les temps ont changé et que la justice s'accommode désormais des gendarmes et des juges pour être rendue. Quand les mains sont déjà rouges du sang des salauds, il n'en faut pas beaucoup pour qu'elles rougissent plus encore d'autres méfaits, mettant définitivement à mal les distinctions simplistes entre les bons et les méchants. Douloureux apprentissage pour tous ces personnages, attentivement observés par la rigueur d'un auteur qui s'y connaissait en désillusions.

Nous avons les mains rouges (1947) de Jean MECKERT, éd. Gallimard, 1947 (visiblement réédité chez Encrage en 1993)